Francis Bacon, violence, chair et isolement du personnage

L'Art qu'il soit contemporain ou plus anciens n'a de cesse d'inspirer les Designers de Mode dans leurs créations. Il nous est arrivé dans des articles précédents de faire référence à des artistes, époques artistiques ou ouvrages qui étaient en lien avec nos vêtements. C'est pourquoi il nous semble intéressant pour affiner nos goûts de s'intéresser à l'Art et à lui seul. Voici notre première article sur Francis Bacon, son développement artistique et ses peintures. Nous tenions à remercier Kainz, féru d'Art, pour nous faire l'immense plaisir de partager avec nous sa passion. Bonne lecture à tous.

Francis Bacon est le peintre le plus connu et le plus cher du 21ième siècle, il a laissé une trace indélébile sur l'art contemporain/l'histoire de l'art et influencé beaucoup d'artistes après lui.
Il est né à Dublin en Irlande, enfant chétif, asthmatique, loin de l'homme que voulait faire de lui son père, avec qui il s'entendra moyennement surtout quand il lui dévoilera son homosexualité. C'est un solitaire, introverti, sous le joug d'un paternel autoritaire, ancien militaire devenu éleveur de chevaux.
Il quittera le foyer familiale au début de l'adolescence pour vivre une vie dissolue. Pour l'arracher à la vacuité sont père le fait voyager. Il traverse les capitales d'Europe, Berlin et son effervescence, Paris et sa scène artistique, c'est ici d'ailleurs lors d'une exposition de Picasso que Bacon va tomber amoureux de l'art, il dira à ce sujet que c'est à ce moment qu'il a décidé d'être peintre.
A ses débuts on notera l'influence du peintre Catalan, notamment dans son premier grand chef d’œuvre Trois Études De Figures Au Pied D'une Crucifixion.
Après sa vie de bohème globe trotter, il s'installe à Londres et devient designer de meuble, dans un style moderne, qu'on retrouvera partiellement dans ses œuvres, surtout la forme arrondie/ovale. Il fera aussi la rencontre de Roy De Maistre, un peintre qui va lui apprendre les rudiments de la peinture.
Il exposera une première fois dans son garage avec son nouveau pote et amant, le succès ne sera pas au rendez-vous. Bacon détruit alors la plupart de ses travaux. Il réitère l'opération pour une exposition surréaliste, refusé, la cause? Pas assez surréaliste. Déprimé, il pense arrêter la peinture.

Artwork page for "Painting", 1929
Tableau de sa période surréaliste, style qu'il abandonnera



Il présente une dernière fois ses toiles dans une grosse galerie d'avant garde UK, et un acheteur lui prend sa première toile, Crucifixion.

Cruxifixion, 1933



Inspiration

A gauche Pablo Picasso, Baigneurs à la plage, 1929
A droite Francis Bacon, Crucifixion, 1933



On est encore loin du style définitif du maître, mais on peut déjà apercevoir les thèmes qui lui seront cher, la crucifixion, pas pour son symbole religieux mais pour celui de la douleur, celui d'un homme cloué par les bras et les pieds à une croix! C'est ça, la douleur, la violence, l'horreur, les thèmes de Francis Bacon. La principale influence dans les crucifixions de l'artiste est le retable d'Issenheim, ou le christ est peint en souffrance, à la peau tuméfiée, à la chair violentée, ce qui est rare pour l'époque, on a plus l'habitude d'un christ béa, indolore, propre. Le thème de la chair est une composante essentielle de Bacon, la chair meurtrie, la chair à vif...
On peut aussi apercevoir les prémices de l'effacement utilisé par Bacon (grattage de la toile, silhouette fantomatique..).

Le Retable d'Issenheim, 1512, influence marquante de l'artiste



Content de sa première vente, l'artiste continue sur sa lancée. Il expose de nouveau, mais le succès n'est plus là. Énervé, désabusé, il détruit l'ensemble de son travail et renonce à la peinture, préférant sa vie de bohème accro aux jeux et à l'alcool.
La seconde guerre mondiale arrive, exempté à cause de son asthme, il se remet avec constance à la peinture. A la presque fin de celle-ci, il sort son chef d’œuvre.

Trois études De figures Au pied d'une crucifixion, 1944



Seconde version, 1988



Inspiration

Pablo Picasso, Femme dans un fauteuil, 1929



Elle se présente sous forme d'un triptyque, un format normalement utilisé dans l'histoire de l'art pour les grands évènements religieux (qu'il utilisera souvent tout au long de sa carrière), trois toiles avec des figures difficiles à identifier, arborant pour certaines un cri, une bouche, des dents terrifiantes, une ambiance de malaise, de violence.
La couleur aussi agresse, un orange criard. L'influence de Picasso (dans sa période surréaliste) dans ses figures est palpable. Les créatures semblent être les spectateurs d'une scène extrêmement violente, qui leurs tirent un cri strident. Bacon dira toujours qu'il ne veut pas raconter une histoire, c'est pour ça qu'on voit toujours les spectateurs de la scène mais pas la violence elle même "Je veux peindre le cri avant l'horreur" et que ses toiles ne portent que des titres vagues sans rapport réel (ou peu) avec celle-ci. Bacon veut peindre la sensation et pour cela il s’évertuera à effacer toutes traces de narration, la figure humaine, les interactions, le titre etc.
Rappelons que c'est la fin de la guerre et que les horreurs remontent petit à petit à la surface. La triptyque créer le scandale et suscite des débats acharnés, sa carrière commence. Il réitère l'expérience avec sa seconde toile.

Personnage dans un paysage, 1944



Son style s'affirme, on retrouve beaucoup d’éléments qu'il affinera au fur et à mesure de son évolution, grattage et effacement de certaines parties de la toile, fond visible, coup de pinceaux vigoureux, dissolution du personnage, ombre menaçante et extrêmement prononcée, élément décoratif cylindrique, métallique, agissant comme une extension du corps.
Il (ré)explore aussi le thème de la chair, il avait déjà survolé ce thème avec sa première crucifixion, ici il va le traiter pleinement. Encore une fois il pioche dans l'histoire de l'art et ses souvenirs, lors de l'un de ses nombreux job alimentaire, quand il travaillait dans une boucherie. Il gardera de ce passage, le viande suspendue, le morceau de chair inerte. Il l'a compare à l'homme " l'homme c'est, après tout, un tas de viande, de chair", comme inspiration on peut voir du Rembrandt et du Soutine!

Peinture, 1946



Seconde version Peinture 1946, 1971 (épuration des lignes, des détails, 25 ans sont passés)



Inspiration
Rembrandt, Le Bœuf Écorché, 1655




Chaïm Soutine, Carcasse de Bœuf, 1925



On retrouve la figure grattée/frottée/effacée, le prolongement métallique, un parapluie (qu'on retrouvera fréquemment) et la carcasse, imposante, sanguinolente, placé derrière la figure, comme un rappel à sa propre mortalité.

La crucifixion comme élément de souffrance combiné à la chair, d'un coté deux figures, voyeurisme macabre/ignorance face à la souffrance?

Trois études de crucifixion, 1962



Bacon est de plus en plus sollicité, ses œuvres trouvent un public (La Tate Modern achète le triptyque), il entame alors la perfection de son style et de sa démarche.
Peindre la sensation, hors de toute narration. Il profite de de la vente de ses toiles pour s'enivrer et jouer aux jeux (deux addictions qu'il trainera toute sa vie). Il accouche finalement d'un autre chef d’œuvre, une inspiration direct d'Innocent X de Velázquez, une peinture d'un Pape au regard sévère, inquisiteur. Bacon le transforme, en amplifiant la sévérité et la violence, le Pape de Bacon à la bouche grande ouverte, un cri silencieux en sort, cette bouche béante vient d'un film Le Cuirassé Potemkine, grand amateur de cinéma, cette scène l'a profondément marqué, il reprend aussi les mimiques des dignitaires nazis (Goebbels/Hitler/Mussolini) et une peinture, Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin. A ce sujet il utilisera beaucoup la photo dans ses travaux suivants basés sur le mouvement, ce médium prendra une place importante avec l'utilisation du Muybridge, véritable recueil du mouvement. On retrouve le décor métallique, qu'on peut comparer à une cage, la figure humaine effacée...

Il déclinera cette toile plusieurs fois, réitérant la tradition des séries dans l'histoire de l'art inauguré par Claude Monet.

Étude d'après Velázquez, 1953



Personnage avec quartiers de viande, 1954



Inspiration

Le Massacre des innocents, Nicolas Poussin, 1625



Le Cuirassé Potemkine, Sergueï Eisenstein, 1926 (La scène du landau) et les mimiques fascistes.



Le mouvement chez Bacon et son influence
Paralytic Child Walking on All Fours from Muybridge, 1961



A force de peindre des papes, il en est dégouté, il dit "Je peux plus voir la peinture de Velázquez qu'en reproduction, j'ai peur de la voir réellement".
Gros passage à vide, le peintre se remet en question.
Il s'immerge dans les toiles d'un autre maître qu'il admire, Vincent Van Gogh. Il accouche de quelques peintures s'inspirant librement de Sur la route de Tarascon, toile détruite lors de la guerre, il admire l'isolement extrême du personnage, l'ombre menaçante d'un noir profond, la solitude transpire de la toile. Il va essayer intégrer l'isolement dans ses toiles, enfin cette sensation d'isolement.

Période Van Gogh







Inspiration
Sur la route de Tarascon, Vincent Van Gogh, 1888



Utilisation des couleurs vives et saturées en aplat ou épaisseur (il ne retiendra pas la technique épaisse ni les couleurs saturées). Ombres accusés.
Il va traiter la solitude, cela prendra forme dans ses œuvres suivantes, une cage (carré) mal dégrossit, plus prononcée qu'auparavant entoure le personnage, il l'enferme à vrai dire.
C'est dans cette toile qu'elle apparait pour la première fois, on pourra la voir ensuite dans certaines de ses toiles pour signifier l'isolement des êtres.
Il semble aussi s'être inspiré du procès des nazis, quand ils comparaissaient dans des cages en verre.

Procès d'Eichmann



Tête VI, 1949




Trois études de Lucian Freud



Coup de booste, l'artiste est de nouveau inspiré. Il entame alors un portrait, chose qu'il n'avait jamais fait avant, celui de son mentor, Van Gogh, encore. Il utilisera la même palette que lui (des tons rompus principalement pour retranscrire la chair), et surtout c'est le tout début de sa réflexion sur le portrait, qu'il transformera encore, mais la base est ici! Coups de pinceaux énergiques, chair tuméfié, mouvement rapide, effet de floue..

Hommage à Vincent Van Gogh, 1985



Francis Bacon semble avoir tous les éléments en main pour mener à bien son œuvre, l'isolement, la sensation, la violence, la chair seront ses thèmes de prédilection, à cela il va ajouter la tragédie, grand lecteur, il lit les dramaturges Grec (l'Orestie d'Eschyle) et Anglais, Shakespeare bien sûr mais surtout Samuel Beckett, il l'intégrera dans son œuvre sous la forme d'une Érinyes, créature mythologique grecque qui harcèle les humains.

Triptyque inspiré de l'Orestie d'Eschyle, 1981



Cette élément de dramaturgie va apparaitre aux moments tragiques de sa vie, lors du suicide de Georges Dyer ou D'Eric Hall (surtout le premier qui l'affectera longtemps). Georges Dyer était un malfrat que Bacon avait spotted alors qu'il voulait lui voler du matériel, ils se sont ensuite attachés à en tomber amoureux. Dyer était colérique, seul, hanté par ses démons. Il va le peindre énormément de fois avant et après sa mort.

Georges Dyer II, 1967



Bacon se lance sur le portrait, effacement toujours présent, coups de pinceaux énergiques et vif, sensation de tumulte intérieur.

Georges Dyer regardant un cordon, 1967



Isolé dans sa cage (forme géométrique), dissolution de la figure, du corps, rouge et vert en opposition, le personnage semble complexe, sentiment de lutte.

Etude Georges Dyer, 1969


Son suicide (sur les toilettes, véridique!), l'ombre menaçante (Érinyes) signifie que le drame se passe, l'isolement a disparu, c'est les ténèbres qui l'entoure.

Trois Figures dans une pièce, 1964



C'est ce triptyque qui est exposé à Pompidou, très imposant, il représente Bacon et Dyer, Bacon est à l'extrême opposé dans la toile de droite, tandis que Dyer est à l'extrême gauche sur les toilettes, au milieu Bacon encore une fois installé dans un fauteuil, les corps sont disloqués, les chairs tuméfies, le décor ovale nous donne l'impression d'une scène (une mise en scène?), deux forces opposés qui vont bientôt toutes être évacuées par les toilettes qui donne sur du...rien
Une toile très cynique sur l'amour qu'il portait à Dyer (lui un rustre, Bacon à l'opposé), la fragilité de la vie humaine et son apparente futilité, l'homme une fois mort rejoint le néant, ici par la canalisation des toilettes.

Les portraits

Bacon s'y est mis très tard, l'exercice devait lui sembler difficile. Mais une fois entrepris ses portraits ont un souffle, une âme, on sent les émotions qui traversent la chair, le corps, le visage, ce n'est plus l'enveloppe physique qu'il peint, mais l'esprit complexe des gens. Pour cela il utilise comme d'habitude l'effacement, le grattage, des objets etc

Portrait de Michel Leiris, 1978



Auto Portraits, 1976



Bacon fut un artiste prolifique, il mérite amplement sa place de maître, à l'heure du conceptuel ou la mort de la peinture était annoncée, il a su rebondir et réinventer la pratique, quasiment autodidacte, il a mené son art à son firmament, l'un des derniers Grands Peintres!
N'hésitez pas à visiter sa salle au Centre Pompidou, il y a ce triptyque immense et quelques autres toiles (un portrait et un paysage), un véritable plaisir pour les yeux. Il y a encore beaucoup à dire sur Bacon, encore beaucoup de toiles à explorer, on pourrait parler de ses couleurs criardes/acidulées dans la moitié de son évolution (inspiré des sachets de bonbons!), des effets de zoom, d'éléments géométriques rond, carré, rectangle, de l'utilisation des flèches, de ses rares paysages, des toiles naturalistes...

Sources
http://www.tate.org.uk/
https://www.lempertz.com/fr.html
http://www.eternels-eclairs.fr/poesie.php
https://aphelis.net/

Kainz.

 
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